Tout commence avec ces quelques cheveux gris qui annoncent l’arrivée de la quarantaine. Ils vous font repenser votre style de vie, cette Vespa qui est peut-être un peu puérile avec ses jantes rouge sang, cette montre trop grosse et cette vieille voiture, trop petite, trop orange…

Peut-être est-il temps de cesser de se comporter comme un vieux gamin,

Peut-être est-il temps de clôturer votre compte au pub local,

Peut-être est-il temps d’avoir une voiture… rai-son-nable.

Sous le joug familial de la règle anti-syllogomanie (Cf notre article sur Gérard Gombert, un vieux syllogomane), vous commencez par vous séparer de cette MBG GT désormais pesante (l’essai est ici). Puis, vous élaborez un cahier des charges comportant tout ce qui peut vous faire horreur dans une automobile:

  • Qu’elle démarre tous les matins,
  • Que quatre adultes puissent voyager dedans simultanément et avec leurs bagages,
  • Cinq putain de portes,
  • Une conduite qui ne requiert pas un apprentissage par l’expérimentation.
  • “ET PAS UN DEFENDER, c’est trop gros en ville…” -Votre moitié aime vous compliquer les choses…-

Vous faites le tour des Seat Médusa, des Fiat 500 machin, vous allez jusqu’à essayer une Golf 12. Las, vous tentez en vain de vous faire diagnostiquer un trouble de narcolepsie automobile par votre médecin, puis cédez discrètement à vos lubies résineuses en achetant – en cachette – une automobile à Londres.

“Tu verras, elle coche presque toutes les cases! On va la chercher la semaine prochaine!”

MGB GT abandonnée

Le vendeur vous accueille en banlieue londonienne. Il vous conduit au garage avec votre compagne. Dans un coin, une Land Rover dont l’histoire vous a déjà été comptée. Au fond, un capot grand ouvert… C’est la TVR. En adulte raisonnable, vous avez fini par choisir cette auto moderne, fiable et performante, sans toutefois jamais en avoir vu ou conduit une.

Elle est basse, large. De loin les lignes paraissent simples et tendues. En s’approchant, la carrosserie se décompose en formes souples qui lui donnent une apparente musculature. Bien que produite en 1990, elle ressemble à une caricature des grands roadsters des années 60 et 70: Big Healey, Type E, TR5, TR6, SP250…
Sous le capot, le fameux châssis tubulaire TVR emballe un V6 2,9 litres Ford. Ce moteur -le Cologne- provient de bons vieux 4×4 capables de tirer des caravanes sur plus de 300 000 kms. En retravaillant les échappements et le volant, TVR a accru la puissance de base de 162 chevaux vers un chiffre indéfini… Pour une voiture qui pèse 900 kgs à sec, ce sera de toute façon très bien. Installé en position centrale avant, ce v6 autorise le montage d’une suspension triangulée avec un ancrage très proche du milieu de l’auto. A l’arrière, la suspension est plus simple avec des bras tirés.
Enfin, autour, rien de bien important: pas de direction assistée, pas d’anti-patinage, pas d’abs… Juste deux disques ventilés devant et deux malheureux tambours à l’arrière. TVR prétextait que cette absence d’assistances permettait au conducteur d’obtenir le meilleur niveau de concentration possible… Jeremy Clarkson rajoutera que TVR améliorait ses voitures uniquement lorsque leurs clients se plaignaient d’être morts.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, vous voilà pourtant sur un terrain d’aviation. Le vendeur, confiant, vous laisse le volant. Une grande ligne droite s’étend devant vous:

“No speed limit, so you can do whatever you want!”

R. Lyons

De retour au garage, votre compagne boit le thé en bonne compagnie. Anesthésiée par le décor si British de cette petite ferme, elle ne fait presque pas attention à l’immense connerie que vous êtes en train de faire.
Elle le réalisera trois minutes plus tard, lorsque Richard, le vendeur, après avoir énuméré 25 années de factures hors de prix, vous cède gracieusement 5 litres l’huile, 1 litre de lockheed, 10 litres de liquide de refroidissement, 5 paires de gants de mécanique, une boite de fusibles et quelques outils… Au cas ou…

“Tu as acheté ça?”
“Oui…”
“Je croyais que tu voulais une voiture discrète?”
“J’aurais pu la prendre rouge.”

“…”

Les premiers kilomètres sont difficiles: Le capot s’ouvre au premier nid de poule abordé avec enthousiasme, rapidement vos tympans déclarent forfait, puis ce sera votre genou gauche, dans les embouteillages… Enfin, vous annulerez la pause Fish and Chips après avoir raclé le dessous de la voiture dans une descente de parking. -Nous en profitons ici pour présenter toutes nos excuses aux conducteurs de Zafira qui ont du monter sur des trottoirs et manoeuvrer dans un parking trop étroit pour laisser sortir l’espèce de connard blond avec sa voiture trop voyante et trop bruyante-
Lorsque vous parvenez à laisser la machine dans le bateau, vous sentez la fibre chaude, boitez et votre compagne a un acouphène de tous les diables. Pourtant, il est impossible de retenir ce sourire béat de l’homme qui a parcouru 300 kilomètres avec une TVR sans tomber en panne!
La S2 dévorera ensuite tranquillement les 1400 kilomètres qui la séparent de chez vous. Embouteillages, orages, canicule, finalement rien ne viendra perturber ce voyage de retour. Hormis des oreilles qui sifflent et une fenêtre qui fuie astucieusement comblée avec un paquet de mouchoirs…

TVR S2 voiture ancienne

Une réputation qui fait peur…

Vos amis avaient organisé une intervention pour empêcher l’achat de la voiture: Eux-mêmes amateurs d’automobiles, de confessions variées, ils avaient pourtant tous en tête la même sale réputation qui colle aux TVR: machines dangereuses, vicieuses et fragiles. Ne dit-on pas “Tombe Vite en Rade”?
Et comme pour leur donner raison, la TVR va accumuler les pannes sur les premiers mois premières semaines d’utilisation: La pompe à essence vous lâche au bout de 2 semaines, le récepteur d’embrayage au bout de 3 et un cardan après un mois. Vous en profitez pour faire une bonne géométrie et monter de bons pneus. Puis une batterie. Ensuite, vous testez 12 bouchons de radiateur avant de trouver le bon. Enfin, vous apprendrez qu’il faut resserrer un bon paquet des boulons, ceux que vous n’avez pas perdu sur la route.
Vous apprendrez ensuite à accepter tout un ensemble de bizarreries qui fleurent bon le bricolage de gitan kit car anglais, mais qui font le caractère de cette automobile assemblée artisanalement, en petite série:

  • Le logo TVR a été utilisé de partout – 25 fois au total, entre l’intérieur et l’extérieur- Sur chaque compteur, sur chaque jante, pratiquement sur chaque élément que TVR n’a pas chipé à un manufacturier généraliste.
  • La carrosserie se compose de seulement 5 pièces: coffre, portes, capot et cellule centrale. Chacune de ces pièces manque d’ajustement avec les autres, aucun des jeux de carrosserie n’est linéaire…
  • En regardant de plus près, la peinture au cyanure donne un brillant du plus bel effet mais laisse apparaître les vagues de la fibre de verre qui constitue la voiture.
  • Sous la colonne de direction de Ford Fiesta, la poignée qui ouvrirait normalement le capot ouvre ici… le coffre. Le capot lui, s’actionne avec un levier en fer peint en noir, caché sous le tableau de bord.
  • Sur le cendrier de Ford Transit, une étiquette imprimée par une machine à écrire indique les pressions recommandées pour les pneumatiques.
  • Sur la coque et sous les garnitures, tous les repères de production marqués au feutre côtoient les signatures des ouvriers ayant travaillé dessus.
  • La S2 doit être un des seuls cabriolets anglais étanches. Le système de capotage consiste en deux toits rigides qui se rangent dans le coffre et un surrey top qui autorise trois positions différentes: Cabriolet, Targa ou Coupé!

Au volant

MAINTENANT, vous pouvez profiter de votre TVR. Vous la possédez depuis 6 mois, vous avez dépensé la moitié de son prix d’achat en réparations, mais maintenant, elle démarre à chaque fois que vous le souhaitez et rien ne casse pendant que vous l’utilisez.
Enfin, vous vous sentez à l’aise dans cet intérieur entièrement tendu de cuir. La position de conduite y est un peu différente du roadster briton traditionnel. Comme ses aïeules, on tombe à bord : une fois assis, il est possible de poser la main sur le bitume… Le maintien latéral est alors prodigué par la portière et l’épais tunnel central. Mais l’espace à bord est bien plus important qu’avant : vos cheveux ne touchent pas le toit lorsqu’il est fermé, vos épaules ne buttent pas contre les vitres, bref, le luxe. Votre buste est incliné vers l’arrière et vos bras tendus vers un tout petit volant. Seul bémol, le moteur central oblige le levier de vitesses à être reculé et demande au conducteur de plier l’épaule pour l’actionner.

L’accastillage est simple, le design assez surprenant mais très plaisant. Chose très étonnante pour une anglaise: tout fonctionne. Le dégivrage dégivre, le chauffage chauffe, les essuie glaces essuient et… les vitres électriques se ferment lorsqu’il le faut.
Les seuls éléments récalcitrants sont les enrouleurs de ceintures, fonctionnant à leurs guise, comme dans toutes les Ford des années 80-90.
On ressent cette patte 90’s dans les matériaux utilisés : même si le moteur est placé à 14 cm de votre genou, aucune chaleur suspecte ne remonte à travers la fine cloison de fibre.

Le moteur s’éveille après plusieurs tours de démarreur, dans un aboiement rauque et soudain: un “BRAOUM” – déclenchant les alarmes de toutes les voitures périphériques – qui fait sursauter les passagers qui tombent dans ce joli roadster pour la première fois.
Il se cale ensuite sur un ralenti rapide, aux alentours de 950 trs. La boite, sans avoir la précision cristalline d’une MGB ou d’une MX5, présente des débattements courts et une étonnante douceur une fois en température. L’embrayage, léger, permet de rapidement trouver un point de patinage. Seul l’accélérateur est placé un peu bizarrement: il est pratiquement contre l’intérieur de l’aile droite et vous oblige à pencher votre pied pour l’attraper. Malgré l’absence d’assistance et les pneus de 205 de large, la direction est plutôt légère, même à l’arrêt. Comme tout est assemblé de façon rigide, il est difficile les premières fois de démarrer sans hoqueter.
En ville, sa conception moderne lui permet d’évoluer sereinement bien que cela ne soit pas vraiment son univers: Basse, elle renâcle à l’abord des dos d’ânes, tandis que son rayon de braquage catastrophique vous oblige à prendre certains petits rond-points en deux fois. Le nez dans les tuyaux d’échappement, vous vous échappez au plus vite.

Lorsque la route se dégage, la TVR respire.

Vous prenez confiance et vous laissez aller à appuyer plus fermement sur l’accélérateur. Le V6 pousse fort tandis qu’il monte du grave à l’aigu, crépitant aux abords de la zone rouge. Chaque décélération est ensuite ponctuée de pétarades et d’un bruit sourd. A l’époque, Cars & Driver estimait que TVR avait réussi à donner au V6 de camionnette le caractère d’une NASCAR. L’étagement de la boite permet d’en profiter à chaque ligne droite sur presque tous les rapports. Un coup d’oeil sur les compteurs: température stable, pression d’huile stable, ce V6 semble indestructible.
Dedans, tout prend sens: la position de conduite vous permet de ressentir chaque mouvement de la caisse. Votre popotin vous remonte alors tous les éléments que la direction aurait omis. Cette dernière est suffisamment démultipliée pour contrôler la voiture à haute vitesse et assez réactive pour maîtriser l’auto lorsque les virages se resserrent.
L’épure des suspensions, la répartition des masses et le châssis de l’auto sont calibrés comme une voiture de circuit: Efficace, elle pivote en virage autour de son axe central, avec très peu de roulis. Tentez de la mettre en dérive et elle glissera comme un savon dans une baignoire.

TVR S2, automobile de collection

Au final, c’est bien?

Elle caractérise une époque qui arrivait à sa fin dans les années 90. Nirvana venait de disparaître, on se consolait sur les mélodies de Dave Grohl et son nouvel album Foo Fighters.
On quittait son job en embarquant la nouvelle recrue, en accélérant à fond sur le parking en gravier pour pulvériser les vitres du comité de direction d’Auchan. On traversait l’Europe, la tête à l’air et le pied au plancher, pour essayer toutes sortes de drogues. On buvait beaucoup de Whisky, mais avec une bière entre chaque verre, histoire d’hydrater. On profitait des périodes de black-out pour aller casser la gueule aux quelques abrutis qui nous pourrissaient la vie (Pascal Fontaine, Gérald De Palmas…). Puis on s’apercevait que l’on valait mieux que ça et on alternait entre sexe, surf et pourquoi pas, basejump.

Cette insouciance n’était qu’une mort à petit feu, elle est pourtant la seule manière de décrire une TVR. Toutes les TVR étaient un one-shot. Chaque nouveau modèle pouvait être le dernier. A chaque fois, c’était pour partir en beauté. Avec les moyens du bord, ses approximations, mais avec toutes les bonnes intentions du monde: fabriquer une voiture comme on l’aime, bruyante, rapide, étonnante mais cossue.
Tandis que le déni touche l’automobile, accusée de tous les maux, aseptisée par le marché, l’insolence de la TVR est un exutoire. Immature, inadaptée, elle prouve aussi que l’on ne peut taire sa passion.

TVR S2, modèle 1990, vue de l'arrière

TVR S: Last of a kind
Brute anglaise9
Sensations9
Bizarrerie6
Praticité2
Fiabilité6
Mojo3.4
Good stuff
  • Râreté
  • Performance
  • Relative fiabilité
Bad stuff
  • Carrosserie approximative
  • Fiabilité relative
  • Auto addictive
7.4Note finale
Note des lecteurs: (7 Votes)
7.5

6 Réponses

  1. Anto

    Superbe article 🙂 Tu va surement sourire.. mais j’ai vendus ma TVR S pour un land Serie 3… il me semble que tu connais tout ça aussi..

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  2. Adrien

    Le problème avec ce genre d’articles Hugo, c’est qu’on voudrait que vous vous endettiez sur 150 ans pour remplir un garage et nous en pondre beaucoup d’autres…!
    Ce test était très attendu, et bien sûr chez Autoreverse il est à la hauteur des attentes. (Encore) un bel hommage à l’automobile à papa, à l’automobile des artisans et des passionnés, dont l’absence dans nos rues et sur les circuits se fait cruellement sentir aujourd’hui. Il paraît que les nouveaux propriétaires de TVR veulent relancer la marque en Grand Tourisme… nous verrons avec quelle saveur, si cela arrive un jour.
    Merci pour ce témoignage et bonne route !

    Répondre
    • Hugo
      Hugo

      Bonjour Adrien! Je vous remercie, c’est toujours un plaisir de partager ce genre d’écrits!
      Il y’a aussi le projet de renaissance de la marque porté par Les Edgar qui semble patauger dans le welsh…

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  3. RICHARD

    J’ai beaucoup apprécié le ton du reportage.
    Les Anglaises sont décidément des bêtes à chagrin, mais c’est aussi pour ça qu’on les aime, pour tout leur charmes et imperfections.
    Bravo

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    • Hugo
      Hugo

      Merci beaucoup!
      Un journaliste disait: La TVR est bourrée de défauts, pourtant sur la bonne route, dans les bonnes conditions, tout peut soudain concorder à la rendre fantastique.
      Et c’est le cas de beaucoup d’anglaises!

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