Acheter une Lotus Elite de 1975 ne tient pas du choix mûrement réfléchi, car pour ça il aurait fallu en avoir essayé une avant. Vu la rareté du modèle, ce n’est pas évident. Il s’agit alors d’un enchaînement de phénomènes dans votre vie qui vont vous faire que vous laisserez votre inconscient vous dominer. Sept ans plus tard vous ne regrettez toujours pas cette petite folie.

Pour moi tout commence en 2006, me voilà père et mon bébé arrive dans son premier véhicule, une couveuse en plexiglas à roulettes. C’est la rencontre du troisième type…

L’envers de la médaille c’est que comme tout nouveau père désargenté j’ai dû passer par la case crédit conso pour acheter cette chose appelée «monospace» -joli nom pour camionnette- destinée à trimbaler bébé en toute sécurité avec les trois mètres cubes de bidules prétendument indispensables à sa survie.

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Lorsque je claque la portière de ce machin Verso,
à la sortie de la maternité,
l’angoisse me prend,
une sorte de baby blues paternel…

 

Mais lors du déblocage des fonds nécessaires à accomplir le funeste destin de mon amour propre automobile, je n’ai pu me soumettre à l’achat d’un Berlingo. Trop cher! C’est toujours trop cher! Résistant de toutes mes forces à la pression de la normalisation sociale, j’ai finalement foncé acheter le monospace le plus pourri, avec le moins d’options et le plus kilométré de tout ce parc d’occases innommables.

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J’ai gardé le reste du pognon en me disant
«si tu n’achètes pas une bagnole qui te plaît maintenant,
c’est foutu, t’en auras jamais»

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Toyota Yaris Verso“C’est quoi cette horreur ?!”

S’exclame étonnée ma compagne à la vue de notre nouvel uglispace…

Afin de masquer ce déni de grossesse automobile je lui réponds que je préfère garder du flouze pour faire un placement automobile plus rentable, que c’est dans le but de pérenniser l’avenir financier de notre famille… Elle ne gobe évidemment pas un mot de cette hypocrisie mais abonde dans mon sens car elle connaît mon intérêt pour l’automobile et il est bien évident qu’il va nous falloir autre chose en complément de celui qu’elle surnomme maintenant «le suppo».

Je me mets alors en quête d’une voiture «de rêve». Je veux un truc qui puisse rouler aux vitesses actuelles -hors de question de monter les côtes à 40 dans une 4cv-, qui ait un minimum de gueule, en somme, je fais comme tout le monde… avec un énorme budget de 6000 euros!

Bien que paraissant complètement utopique, je me tourne de l’autre côté de l’Atlantique et tente de profiter d’un Dollar historiquement bas (1,40). Ebay, Classiccars.com, Beverly hills car club

Pendant des mois je scrute tout ce qui roule sur la toile, c’est d’abord un choc culturel. Chez nous après-guerre les acheteurs se sacrifiaient pour acheter leur voiture, ils en prenaient soin, les stockaient à l’abri.

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Lors de mes recherches, je suis surpris
par l’état de délabrement du parc américain.

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Les Austin Healey finissent dans des prairies à moitié enterrées, des arbres poussent dans les Porsche 356 et on laisse des Type E V12 dans la neige… Je vois passer des trucs aussi incroyables qu’hors budget: une Mondial T cab’ comme neuve à 20000 dollars, une HK 500 défoncée à 14500 dollars, un cabriolet DS présentable à 15000 dollars. Et il y a des 450 SL à la pelle, des 308 tunées, je trouve même une 365 GT dans une casse, complètement vandalisée…

Pendant un an je rate d’un cheveu plusieurs autos, dont une des toutes premières Alfa Giulietta Spider. Mais pour un particulier, importer une vieille voiture tient du parcours du combattant. Il y a toujours un truc qui foire, soit la marque a disparu  -difficile à immatriculer-, soit le vendeur ne vends qu’aux States, soit la voiture est maquillée…

Pour éviter tous les problèmes liés à une corrosion avancée, j’oriente mon choix vers les caisses polyester. Parmi elles, la Lotus Elan +2 est ma favorite. Ses deux places supplémentaires me permettant quand même de récompenser le sacrifice imposé à ma descendance par des virées familiales endiablées. J’en rate une pas trop défoncée à New York, puis dans ma recherche, je croise quelques Elite bien moches avec leurs gros pares chocs US. Là je me remémore juste que ce modèle existe. J’en avait vu une marron il y a des années. Je me souviens que ça avait un beau bruit. J’avais surtout été très étonné par le look de la voiture.

Ca fait maintenant un an et demi que j’erre sur la toile. J’ai élargi mon champ de recherche à l’Australie, au Japon et à l’Afrique du Sud. Je touche le fond du net en trouvant une Amilcar CGS au Pérou -si si c’est vrai-

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“Qu’est-ce que tu fous à mater ça?
Une Amilcar au Pérou…
ça devient n’importe quoi!”

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Je commence à voir le budget fondre. Je râle d’investir autant dans l’électroménager… Je n’en peux plus, moi qui m’était dit pendant des années en voyant les annonces de voitures que c’était dommage de ne pas avoir le fric et maintenant que je l’ai je ne suis pas foutu de trouver. Alors je continue mes recherches de TVR, de Reliant, de Lotus, sans trouver un seul truc pas trop pourri dans le budget. Enfin un samedi, je vois sur Ebay France une Lotus Elite (type 75) aux enchères, cette pauvre chose s’est échouée là sans réserve. L’annonce indique que tout fonctionne… Et bien qu’en conduite à droite, elle est immatriculée en France. Les enchères placées sont ridicules et la vente se termine le lendemain à 13 heures. Et puis… je la trouve pas mal en photo.

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Ce dimanche-là nous allons déjeuner chez mes beaux-parents. Arrivés vers onze heures je retourne voir l’annonce, je n’ai pourtant pas encore décidé de l’acheter. Une demie-heure plus tard j’y retourne encore, ça n’a monté que de 50 euros! Il y a trois enchérisseurs radins qui, je pense, n’iront pas bien au-delà de 3000 euros.

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Je vais prendre l’apéritif,
c’est indispensable avant d’acheter une Lotus…

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Avant de passer à table je m’amuse à chronométrer combien de temps je mets pour passer une enchère, en achetant je sais plus quoi, le temps de saisir l’enchère et de confirmer prend environ trente-cinq secondes, je laisse l’ordinateur allumé et ma session active. On passe à table et au lieu de reprendre du plat de résistance je me lève en disant «je reviens…», je passe une enchère max à 45 secondes de la fin, j’appuie sur entrée sans trop me rendre compte que j’achète une Lotus. Sur le web tout paraît virtuel. L’ordinateur affiche «vous avez remporté l’enchère». Là je percute que j’ai enfin passé le cap, je suis extrêmement satisfait et je retourne à table:

«T’as fait quoi?»

«J’ai acheté une voiture sur Ebay» (avec un petit sourire)

«T’as quoi??? C’est quoi??»

«Une Lotus des années 70, tu verras, y’a quatre places, c’est rigolo»

Belle maman semble trouver ça assez déraisonnable, j’explique gentiment que je suis grand et que je fais ce que je veux…

Une semaine plus tard je prends le TGV en seconde vers Marne la Vallée. Sorti de la gare je suis bluffé par la voiture qui déboule dans un bruit d’enfer dans la morne grisaille de cette banlieue. Je suis vraiment surpris… et content de mon coup de bluff.

J’inspecte la voiture, le descriptif de l’annonce n’est pas très conforme à la réalité mais rien de méchant, le châssis est bien galvanisé. Je me laisse faire, répondant «oui oui» à toutes les salades que le propriétaire me raconte pendant qu’on mange un burger dans un resto de mauvais goût à l’entrée d’Eurodisney.

Voici le résumé de notre échange:

«La seconde ne passe plus, c’est bizarre! Ça doit juste être la fourchette qui est tordue, et c’est très accessible»

«Oui oui»

«La vitre électrique ne fonctionne plus depuis ce matin»

«Oui oui»

«On m’a dit qu’elle avait appartenu à John Lennon»

«Oui oui» (j’ai eu du mal à ne pas m’étouffer)

 

Et je suis reparti avec… convaincu par l’originalité de la voiture, satisfait que ce que j’avais sous les yeux était encore mieux que ce que je m’étais imaginé et certainement aussi car je n’avais pas envie de me retaper le TGV avec les bidasses en folie. 

J’ai été ravi d’être allé à Eurodisney même si je ne n’y suis pas entré. La route du retour n’a été que du pur bonheur. Vengé du mauvais sort je riais aux éclats en me tapant la bourre avec une 944.

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Je dépasse, satisfait, tous les mornes monospaces
conduits par des pères portant sur leurs visages les stigmates
de leur détresse automobile..
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Moralité je suis toujours aussi fier en voyant ma Lotus qu’honteux au volant de mon daily driver (ça crée un équilibre), sauf que le daily sera à la casse dans deux ans (parce que cette saleté passe encore le contrôle technique)… et c’est alors que la Lotus sera finie.

Même si cet achat était intempestif, inconscient et pouvait sembler déraisonnable, même si je n’ai vraiment découvert la voiture qu’après, même si elle a bénéficié de nombreux travaux imprévus, aujourd’hui, elle fonctionne très bien, ma famille l’a adoptée et le crédit conso est soldé 🙂

4 Réponses

  1. Humphrey

    félicitation vous avez fait cela dans l’ordre,
    j’ai la stupid car, il me faut trouver la ugly bétaillère…
    Petites questions :ça passe beaucoup de CT votre “oyota” verso ? on peut y mettre combien d’armoire ikéa sans sangler bébé sur le toit (madame est opposée au sanglage sur le toit, les femmes ont peut d’humour quand il s’agit de leur progéniture….

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    • Hugo
      Hugo

      Pour connaître l’auto de Damien, je peux vous affirmer quelque chose: Il fait tout pour faire mourrir cette Oyota, mais elle s’acharne: passant contrôle technique après contrôle technique…

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  2. Mathieu Jacobé

    Très belle auto, je suis encore jeune (19 ans) mais comme vous je me suis toujours promis de ne jamais acheter de monospace grisonnant et trahir ma passion pour les voitures anciennes. Bravo !

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  3. RJ

    Bel article, quelle plume encore une fois ! Un régal !
    Allez hop, un aller immédiat pour les annonces eBay pour moi !

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