“T’as entendu parler des 10000 tours au Castelet?” Vous assène dans votre téléphone la voix encore alcoolisée de Brahma Chopi qui du même coup vous extrait de votre sommeil récupérateur du Samedi matin.
“Ce serait cool d’y faire un saut en MGB non?” La lucidité qui vous éclaire au quotidien n’ayant pas encore été libérée par les effluves de votre habituel espresso matinal, vous opinez.

Une heure plus tard, vous voici sur l’autoroute. Se dirigeant tranquillement vers le centre du Var, la vieille anglaise vous secoue de toutes parts tout en tenant tranquillement sa vitesse de croisière d’environ 120 km/h (l’aiguille manque de précision). Une fois sortis de cette soporifique 4 voies, une petite départementale sinueuse permet à la MG de se retrouver dans un élément qui lui convient mieux. Elle enchaîne les virages sur le couple, brisant le silence de cette jolie forêt par sa voix tranquille et rauque.

Au centre d’une vallée déserte, entourés de collines rocailleuses, le circuit Paul Ricard et son parking vous accueillent. Garées à côté d’une MG Midget, vous distinguez quelques Seven et coupés Bertone dans la nuée de monospaces gris qui ont fait le trajet. Globalement, peu de monde semble avoir fait le déplacement pour cet événement.

A sa décharge, Peter Auto organise depuis des années ce championnat dans l’Europe entière mais n’en est qu’à sa cinquième édition au Castellet. Il compte 170 participants répartis en 4 catégories:

Classic endurance Racing qui rassemble les prototypes d’endurance de 1966 à 1979. séparée en deux plateaux: CER1 pour les GT et protos de 66 à 71 et CER2 pour les GT et protos de 71 à 79.
Heritage touring cup: Autos du championnat de tourisme des années 66 à 84
Sixties’ Endurance: réservée aux voitures de sport d’avant 1963 et aux GT prè-66
Trofeo Nasto Rosso: Sport et GT italiennes pré-66, dont les règles de conduite sont beaucoup plus strictes, eut égard à la valeur des autos réunies dans cette épreuve.

Passés ces soporifiques détails lus dans le livret du spectateur, vous commencez à vous demandez ce que vous pouvez bien foutre ici. On sent que le Castellet est plus proche de Marseille que de Londres: l’ambiance est bien loin du Mans, point de dandy pic-niquant dans l’herbe derrière sa Rolls, point de monumentaux stands de clubs ou d’automobiles rares à perte de vue, juste quelques Mustang contemporaines customisées comme un troupeau de sangliers lâchés dans un magasin de guirlandes.

Le son d’une Ferrari 250 GT LM vous extrait de cette torpeur et recouvre soudain vos maugréements tandis qu’elle entame la grande ligne droite devant les stands.

Cette auto, vous en rêviez depuis des années et elle passe aujourd’hui devant vous. Elle n’est pas dans la cage de verre à laquelle sa côte croissant plus rapidement que le nombre de chômeurs la prédestine. Elle est dans une ligne droite sur un circuit, à fond. Son V12 émet un son métallique, strident, assez élégant. Elle tente de fuir les trois furieuses Bizzarrini dont les V8 crachent des flammes à chaque montée de rapport, prêtes à l’avaler toute crue. Derrière, trois 250 GT forment une sorte de garde rapprochée dépassée par les événements. Puis arrive le petit challenger: une Alfa Romeo TZ!? Son petit 4 cylindres 1500 ne semble absolument pas intimidé par les gros V12. Le peloton est fermé par les Porsche Abarth 356. S’il est habituellement rare d’en croiser une, nous en avons ici quatre qui donnent tout ce qu’elles peuvent pour rester en contact avec le reste de la course. L’épreuve se termine sur une victoire méritée de la 250 GT LM, les V8 se sont essoufflés dans la course, arrachant seulement une seconde place devant une Ferrari 250 GT.

Entre deux courses, les stands ouverts permettent aux spectateurs de venir apprécier les autos qui se sont données en spectacle.

Pointilleux en mécanique, Brahma Chopi entend clopiner le 4 cylindre d’une des Porsche Abarth. A la surprise du plus grand nombre, il sort son opinel et reprend tous les réglages de la carburation puis cale l’avance à l’allumage. Il accélère deux ou trois fois et referme le capot.
“Ça risque d’être un peu riche, mais on a rien sans rien!”

Nous apprendrons le lendemain que cette petite Porsche avait une avance de deux tours sur la Bizzarini 5300GT 15 minutes après le début de l’épreuve finale. Transit de peur, il paraît que son pilote est alors rentré aux stands, qu’il a à jamais abandonné la course automobile et qu’il se consacre désormais à la permaculture.

Plus loin dans les stands se trouve le plateau totalement hétéroclite des 60’s endurance: le 4 cylindres 2,7L de 102 shetlands d’une Healey 100 côtoie les 170 d’une Aston Martin DB 2/4, elle même toisée par une Shelby Ac Cobra et ses 417 chevaux. Entre elles, une auto dont la silhouette hésite entre une Corvette Sting Ray et une sorte de Ginetta: c’est une rare Morgan +4 SLR. Son incroyable dessin taillé dans cette coque tout en aluminium date de 1962. Dessinée par Morgan, assemblée par Morgan sur un châssis de +4, elle a remporté une victoire de classe au Mans en 1962. Seulement 3 exemplaires seront produits.

Le plateau classic endurance entre en scène. Outre quelques Mac Laren, Lola et Porsche, s’y ajoutent quatre Chevron B8, voiture de compétition anglaise produite à 44 exemplaires, et deux Chevrons B16. Les Lola termineront en tête de l’épreuve, sur une compétition qui s’est globalement montrée moins passionnante que le trophée Nasto Rosso.

A la fin de cette épreuve, les 60’s endurance entrent en scène. Le gigantesque plateau de 77 autos quitte les paddocks pour se rendre sur la piste en passant par le parking des visiteurs. C’est un désordre total.

Vous tentez de prendre en photo une Cobra dont l’aluminium du nez est complètement à nu tandis qu’une barquette de MGA vous fonce dans les tibias!

Lassés de n’être que spectateur de cet immense bordel, vous n’écoutez que votre bon sens et récupérez quatre assiettes de hot dog dans la poubelle du snack. Munis d’un marqueur et d’un peu d’adhésif, vous placardez le numéro 78 sur la MG qui vous a accompagné jusqu’ici. Brahma Chopi saute à côté de vous, il enfile le casque à damier qu’il utilise habituellement sur sa Lambretta. Afin de rendre la scène plus crédible, vous revêtez le casque de votre Vespa et tout naturellement, vous vous élancez à la suite de la parade, en direction du magnifique circuit.

Malgré les divers passages de sécurité, la prestance de votre équipage mobile a réussi à s’infiltrer sur la piste du Castellet. Vous voici désormais arrêtés, derrière les deux Healeys 100 qui ferment le peloton. 2 minutes avant le tour de chauffe tous les pilotes démarrent leurs engins. Entre les borborygmes rauques de cobras, les hurlements métalliques des Porsche, le son lourd et rond des Type-E et celui plus maîtrisé des gros blocs des Healeys, vous êtes aux premières loges du concert. Vous profitez pleinement de la mélodie libérée des ces mécaniques poussées, incapables de tenir correctement le ralenti. La safety car s’élance, suivie des autos du plateau. Lorsque les Healeys ont finalement démarré, vous prenez leur suite. Le rythme du tour de chauffe semble déjà élevé pour la petite MG, mais elle arrive à rester en contact avec la troupe.

A la sortie du dixième virage, la voiture de tête regagne les stands tandis que les Cobras semblent se catapulter vers le virage de la verrière. Tout d’un coup, vous semblez arrêté au milieu de la piste tant les autres autos on prit de la vitesse. Le paysage est magnifique, les couleurs du circuit sous ce soleil de plomb sont presque hypnotiques. Tant bien que mal, vous augmentez le rythme. La MG accélère et arrive à un bon 170 km/h au premier virage de la piste. Les freins hurlent, déjà vous ne percevez plus aucune auto devant vous. Un bout de ligne droite vous permet d’approcher les 110 km/h avant de vous jeter dans une chicane puis le virage serré de la sainte baume. Encore deux virages à droite abordés à 80 km/h et c’est la ligne droite du mistral.

Quatrième, 6000 tours/minute, Overdrive, 190 km/h

Un freinage brusque vous permet d’entrer dans la chicane. Le freins fument, ils commencent à s’évanouir. Vous réaccélérez pour entamer la seconde partie du mistral. Bien que vous vous donniez un mal de chien à tenter de suivre la plus lente des autos, cela fait maintenant plusieurs virages que vous n’entendez plus que le bruit de votre 4 cylindres qui s’époumone tout seul au milieu de la campagne. Soudain, derrière vous pointent 4 Cobras. Catapultées dans votre rétroviseur, elles vous dépassent à toute vitesse, leurs roturiers V8 hurlant leur rage de vaincre. Stupéfait par toute cette furie mécanique vous êtes trop distraits pour prêter attention aux trois Type E lightweight qui pilent pour vous éviter. 160, il vous faut désormais négocier le virage de signes mais vos freins ont définitivement quitté le navire. Sur le frein moteur, la MG réussit cependant à continuer sa route en restant sur le circuit. Votre passager tantôt hilare sangle son casque et se redresse dans son siège. Vous vous callez sur une vitesse de 90 km/h pour boucler les courbes du beausset et de bendor puis levez le pied pour négocier la tour. BMW CSL, Ferrari Daytona, 250 GT, Porsche 911 RSR, la plupart des concurrents vous ont dépassé. Vous êtes devenu un obstacle immobile pour toutes les autos qui tentent de vous dépasser. En sortant de la tour et avant d’entamer le virage serré du pont, une Lotus type 11 vous dépasse. Sa vitesse trop élevée lui fait prendre ce virage complètement en travers. Son pilote perd le contrôle, se rétablit puis traverse la piste pour aller dans les zebras à droite du circuit. Il récupère une nouvelle foi l’auto et repart de plus belle dans la ligne droite des stands. Votre seul objectif est désormais de trouver une issue à ce calvaire.

Vous bouclez enfin votre premier tour et passez, victorieux, devant les stands. Vous commencez toutefois à comprendre que sans un freinage adapté, des pneus de compétition et un sérieux sens du pilotage, votre petite aventure risque de rapidement tourner à la catastrophe. A la sortie du virage de la verrière, une troupe de Cobra s’apprête à vous dépasser. C’en est trop. Au delà des zebras bleus et rouge, vous apercevez un coin d’herbe à l’abri des pins. Vous réussissez à y stopper la MG. Moteur coupé, il vous faut bien 5 minutes pour récupérer vos esprits. L’échappement crépite encore en tentant de dissiper les calories dégagées par le 4 cylindres agricole. Heureusement que vous n’avez pas eu l’idée d’alléger la MG avant son départ. Dans le coffre, il reste deux bouteilles de Chateau Laroque 2005 que vous aviez prévu pour le repas. Dans des gobelets de fortune créés a l’aide de deux têtes de delco usées qui traînent dans la caisse à outils, vous vous installez dans l’herbe et sirotez le Saint-Emilion en admirant le duel qui oppose 77 de vos autos préférées.

Photos

Brahma Chopi – Hugo Sanner

Liens

Peter AutoLe circuit Paul Ricard

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